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18/01/2018

C’est Bizet qu’on assassine !

                    

 

 Qui ne connait l’histoire de Carmen et de ses amours tumultueuses avec Don José ? Qui n’a pas siffloté un jour Le chœur des enfants ou, bien sûr, la célébrissime habanera, L’amour est enfant de bohème, de l’Acte 1? Bref, l’opéra de Bizet – dans lequel Nietzsche voyait le meilleur  de la musique méditerranéenne – n’a jamais cessé de hanter la sensibilité collective depuis sa création en 1875. Au XXeme siècle, le cinéma a pris le relais de la scène pour en perpétuer le mythe. On se souvient sans doute de la pétillante Carmen jouée par Julia Migenès-Johnson dans le film de Francesco Rosi en 1984: face à elle, dans le rôle de Don José, le ténor Placido Domingo n’en menait vraiment pas large. Et pourtant, l’histoire se répétait inexorablement, fidèle à la vision du compositeur et de ses librettistes.

Eh bien aujourd’hui, c’est un certain Léo Muscato, metteur en scène de son état, qui a entrepris de transformer la fin de cet opéra parmi les plus célèbres du monde. Sous le curieux prétexte que la mort d’une femme ne doit plus être applaudie à la scène (Carmen est tuée par Don José), il a tout simplement décidé que ce serait Carmen qui, en se défendant, blesserait mortellement son agresseur. Pour justifier une telle hérésie, il a expliqué que l’idée lui aurait été suggérée par le directeur du théâtre florentin où était montée cette énième version. La stupidité d’un tel argument fait bondir de colère. Car c’est une interprétation, et non une démonstration de force, qu’on applaudit à l’opéra. Ainsi de prétendus hommes de l’art n’ont même plus la claire conscience des lignes de partage entre le réel et l’imaginaire. Ainsi la représentation d’une action, quelle qu’elle soit, deviendrait pour eux moralement équivalente à sa réalisation physique.

On voit d’ici la régression effarante qu’implique cette confusion de l’éthique et de l’esthétique (au bénéfice de la première) ; l’irruption intempestive, dans le champ de l’art, des questions sociétales du moment – ici la protestation féministe. A terme c’est la liberté souveraine de l’artiste  qui est menacée, comme ce fut le cas sous des pouvoirs totalitaires ou en des époques particulièrement puritaines. C’est aussi la négation du statut d’auteur par ceux qui devraient se contenter de le servir humblement – ici les metteurs en scène – siècle après siècle, si la modernité ne les avait pas incités à se penser plus intelligents que les créateurs eux-mêmes. Passe encore qu’on habille les acteurs au goût du jour. Passe encore qu’on situe l’action dans un camp de Roms des années 80 ou même qu’on noircisse la personnalité de Don José tant que l’histoire va jusqu’au bout d’elle-même. Certes l’opéra de Bizet, en un siècle et demi, a connu maintes variations. On l’a même tiré du registre comique, où il se situait initialement, vers un registre plus tragique. Mais on n’avait pas, pour autant, osé réécrire une partie de son canevas.

C’est chose faite et ce coup de force en dit long sur le révisionnisme culturel qui gangrène notre époque. Au motif de vouloir moraliser la vie de nos contemporains, des associations (servies par des relais gouvernementaux) cherchent à orienter dans leur sens les créateurs actuels ou s’immiscent sans vergogne dans le patrimoine classique pour le dénigrer, voire y expurger ce qui s’oppose à leur mesquine vision du monde. Comme si les hommes et les femmes des temps anciens n’avaient plus droit à leurs propres codes culturels ; comme si le passé devait être mis, de gré ou de force, au diapason du présent- le seul mode temporel qui vaille pour les tristes imbéciles qui prétendent régir nos vies. Hier, une ministre de la santé voulait faire interdire l’acte de fumer à l’écran pour des questions hygiénistes. Aujourd’hui c’est un metteur en scène qui réinvente  Carmen  pour le plus grand plaisir des féministes qui s’agitent en coulisses. L’empire du Bien, magistralement dénoncé par Philippe Muray, poursuit sa marche irrésistible. Quitte à stériliser l’Histoire et transformer la culture en jardin d’enfants.

 

Jacques LUCCHESI            

05/01/2018

Haro sur les chômeurs !

                       

 

 

 

 Longtemps le chômage fut tenu pour une calamité des sociétés modernes. Ceux qui le subissaient étaient regardés soit comme des victimes (à l’instar des handicapés), soit comme des parias. Eux-mêmes vivaient avec honte leur condition de chômeur, tellement l’apologie du travail – noyau dur de l’idéologie capitaliste – était prégnante dans les esprits. Quant aux allocations compensatoires, elles étaient dérisoires, même pour survivre - quand elles n’étaient pas inexistantes.

La France des Trente Glorieuses fut celle du plein emploi et le chômage y était ridiculement bas (0,5% dans les années 60). Tout devait changer au cours des années 70, avec les chocs pétroliers successifs. Le seuil redouté d’un million de chômeurs fut atteint sous le septennat de Giscard et on finit par se faire à l’idée d’un chômage structurel, tout en continuant à aligner des propositions pour le réduire. Restait la question des revenus de substitution, fer de lance de la justice sociale. Même soumis à des barèmes et des modalités, ils étaient devenus absolument indispensables, tant pour la survie d’un nombre croissant de personnes que pour l’équilibre général de la société.

C’est ainsi que, sous l’influence d’une pensée de l’émancipation individuelle en progression dans les années 70 (Marcuse, Illich, Dumazedier), le chômage commença à se dédramatiser. Après tout, les loisirs étaient bien aussi importants que le travail dans une vie d’homme. Et le chômage pouvait aussi être l’occasion pour faire d’autres expériences sociales où le travail – le travail aliéné – n’aurait plus la première place. Cette attitude baba-cool, qui se satisfaisait d’une forme de marginalisation, fut à son tour battue en brèche avec l’offensive néo-libérale qui accompagna l’effondrement du bloc soviétique. Désormais ce fut la figure de l’entrepreneur que l’on porta au pinacle. Dans les années 80, Bernard Tapie avait donné le ton ; d’autres devaient lui emboîter le pas dans cette course éperdue à  la fortune. Des terminologies nouvelles apparurent dans les conversations de café : start-up, bulle financière…On sait depuis que leur sens n’était pas surfait. De nouveau le balancier penchait du côté du travail, à l’amble avec le retour du rigorisme moral. Et ceux qui ne voulaient – ou ne pouvaient  pas – suivre ce mouvement étaient mis à l’index, présentés comme des fainéants, des assistés, des parasites.

Sarkozy enfonça le clou, divisant les français nécessiteux, selon qu’ils se levaient tôt ou non. Hollande ne fit que poursuivre, malgré quelques bémols à caractère social, cette pente qui mettait les chômeurs sur le banc des accusés. Aujourd’hui, c’est leur fils naturel - de droite et en même temps de droite -  qui veut durcir la législation à leur encontre. Désormais  il faudra qu’ils apportent régulièrement des preuves de leur recherche active d’emploi, afin de justifier les quelques centaines d’euros qui leur sont versés chaque mois. En outre, ils ne pourront plus refuser les postes qui leur seront proposés, quand bien même ils ne correspondraient pas à leur formation ou qu’ils les entraîneraient dans des déplacements excessifs et coûteux. Un premier refus réduira de 20% leur allocation. Et un second pourra entraîner leur radiation pure et simple de Pôle Emploi.

En matière de solidarité sociale, on touche peu à peu le fond, les pauvres ne pouvant ainsi que devenir encore plus pauvres jusqu’à ne plus pouvoir survivre. Cette répression annoncée survient en plus dans un contexte favorable, avec une économie qui repart durablement à la hausse. Oui, il est grand temps qu’un nouvel homme politique fasse adopter le principe d’un revenu universel sans condition de versement. Ne fut-ce que pour insuffler un vent de liberté dans le monde du travail.

 

Jacques LUCCHESi

22/12/2017

         Les écoliers français à la traîne

   On savait depuis longtemps que les écoliers français ne brillaient guère en mathématiques (bons derniers à l’échelon européen). Mais on ne pensait pas que leur niveau en français et en lecture était également dans le rouge. C’est malheureusement ce qu’a confirmé, le 5 décembre dernier, une étude du PIRLS (Programme International de Recherches en Lecture Scolaire). De ce travail effectué sur 320 000 enfants  de neuf à dix ans et issus de 50 pays différents, il ressort que la régression didactique des petits Français, sensible depuis quinze ans, s’est encore accentuée, les plaçant seulement à la 34eme position de ce classement. Le haut du panier est tenu ici par la Russie, Hong-Kong et Singapour ; tandis que dans le peloton de queue, on trouve l’Egypte, le Maroc et l’Afrique du Sud.

 Que cherchait à mesurer le programme PIRLS ? L’aptitude à comprendre les différents niveaux de sens d’un texte donné et la capacité à utiliser le langage écrit dans la vie en société. Concernant le premier degré – les informations explicites -, pas de problème puisque nos enfants se situent à neuf points au dessus de la moyenne. Tout change lorsqu’il s’agit, pour eux, d’interpréter le sens implicite d’un texte : là, ils chutent à moins dix points. Et c’est pareil pour la construction d’une argumentation synthétisant le texte lu. Ces résultats décevants méritent, cependant, d’être nuancés. D’abord, nous savons bien que l’apprentissage de la lecture est aussi affaire de milieu social. Les enfants dont les parents sont des lecteurs assidus seront naturellement incités à parfaire leur éducation à travers les livres – l’inverse étant tout aussi vrai. Ensuite, il faudrait savoir à partir de quels types de textes cette étude a été menée. Car, évidemment les difficultés ne sont pas les mêmes selon que l’on se base sur un article strictement informatif ou un écrit littéraire avec ses symboles particuliers et ses allusions à d’autres textes antérieurs.  Pour comprendre (et apprécier) certains poèmes de Baudelaire, par exemple, il faut avoir un minimum de culture classique, connaître ses auteurs de référence (Joseph de Maistre, Edgar Poe entre autres) et aussi ceux qu’il détestait (Voltaire, Georges Sand). Ce n’est pas du tout évident quand on a seulement dix ans.

Ces lacunes se retrouvent aussi dans les classes supérieures, au collège et au lycée. Certes, les jeunes français sont mieux informés que leurs aînés sur une multitude de sujets grâce à leur fréquentation quotidienne d’Internet. Mais ils pratiquent de moins en moins la lecture continue, patiente, analytique des grands textes de notre culture : celle qu’exige justement une éducation accomplie. Sans cesse sollicités par l’événementiel, ils perdent la curiosité pour les formes culturelles du passé et leur capacité de concentration s’émousse précocement face aux écrans et leurs raccourcis linguistiques. Cela montre, au moins, que le savoir et l’information sont deux réalités bien distinctes, sinon antagonistes.

Informé de ces mauvais chiffres, le ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer a pris aussitôt une série de mesures pour remédier à cet état de choses : rétablissement de la dictée quotidienne, apprentissage systématique du vocabulaire, de la grammaire et de l’orthographe et même la distribution gratuite des Fables de La Fontaine (qui abondent en sens figuré) aux élèves du CM2. Sage décision mais il aura, néanmoins, bien du mal à inverser la tendance, tellement le numérique et ses travers ont gangréné l’éducation, sinon les mentalités. La France ne peut pas toujours vivre sur ses acquis, aussi prestigieux soient-ils. Elle a besoin de renouveler sa littérature. Mais ça ne peut pas être avec une orthographe phonétique et des poèmes en forme de tweets. Si, en ce secteur aussi, la courbe ne remonte pas, notre pays pourrait bien, d’ici quelques décennies, ne plus jamais être cette nation-phare de la culture qu’il a été pendant des siècles.

 

Jacques LUCCHESI